Normes organisationnelles et communication: une perspective ventriloque

Résumé : Durant les vingt-cinq dernières années, la question des normes, règlements et autres règles organisationnelles a été un sujet récurrent de réflexion et d'étude pour de nombreux chercheurs en communication organisationnelle, que ce soit dans la tradition française (de la Broise, 2004; Chantraine, 2003) ou nord-américaine (McPhee, 1985, 1989; Poole, Seibold & McPhee, 1985; Weick & Browning, 1986). Ces études tendent à se concentrer sur les différents types de norme qui peuvent non seulement contraindre et contrôler, mais aussi guider et rendre possible l'action humaine. Je pense à des études sur les genres organisationnels (orlikowski & Yates, 1994; Yates, 1989, 1993; Yates, 1989; Yates & orlikowski, 1992), les technologies (orlikowski, 1992, 2000), ou les textes normatifs (Delcambre, 1997; Frankel, 2006; McPhee, 2004; reverdy, 1999). Ces études sont parfois influencées par la théorie de la structuration de anthony Giddens (1976, 1984) en ce qui concerne la littérature nord-américaine et par la théorie de la régulation sociale de Jean-Daniel reynaud (1997) en ce qui concerne la littérature française (voir aussi de terssac, 2003), et ce même si ces deux théories sont marquées par ce que Jean-luc Bouillon appelle un impensé communicationnel, c'est à dire qu'elles ont tendance à rendre invisible le rôle clé que joue la communication dans la reproduction, modification et transformation de telles normes. Des influences communes que nous pouvons trouver des deux côtés de l'océan atlantique sont, par ailleurs, les études ethnométhodologiques de Harold Garfinkel (1967, 2002) et les réflexions sur l'ordre discursif et disciplinaire de Michel Foucault (1977, 1978). Malgré quelques nuances importantes qui pourraient être identifiés pour différencier ces perspectives, cette littérature peut globalement être caractérisée comme défendant une conception endogène de la production et du fonctionnement des normes et des règles (Cooren, 2009). les perspectives communicationnelles sur les normes tendent en effet à se concentrer sur la manière dont lesdites normes, règles et réglementations sont négociées, reproduites ou modifiées par les participants sur la terre ferme des interactions (Cooren, 2006), ce qui laisse souvent ouverte la question de savoir quel mode réel d'existence et d'action peut être attribué à ces mêmes règles, normes et réglementations. en d'autres termes, pouvons-nous identifier un mécanisme communicationnel qui pourrait expliquer comment ces règles, normes et réglementations viennent à faire des choses (position exogène) tout en tenant compte du fait que, dans le but de faire quelque chose, les acteurs humains doivent, bien entendu, s'orienter par rapport à elles, ainsi que les invoquer et (consciemment ou inconsciemment) les mobiliser dans leur discussion et leurs documents (position endogène)? en accord avec l'approche communicationnelle des organisations (Bouillon, Bourdeux & loneux, 2005) et la perspective CCo (constitution communicationnelle de l'organisation) (McPhee & Zaug, 2000; Putnam & nicotera, 2009; taylor, 1988; taylor & Van every, 2000 , 2011), je voudrais montrer qu'une façon de réconcilier les conceptions endogènes vs. exogènes des normes, règles et règlements, pourrait consister à adopter une approche ventriloque de la communication organisationnelle (Cooren, 2010a, 2010b, 2010c). Selon cette perspective, qui fait écho à notion bakhtinienne de ventriloquation (Bakhtine, 1981), concevoir la communication comme une activité de ventriloquie permet aux analystes d'étudier non seulement qui parle dans un tour de parole spécifique ou dans un document donné, mais aussi qui ou ce qui fait parler ou fait dire des choses à cette personne dans une situation spécifique. En ouvrant la scène interactionnelle (Cooren, 2008) à d'autres figures énonciatrices (" figure " est le terme que les ventriloques anglo-saxons utilisent pour nommer les marionnettes qu'ils manipulent), nous réalisons alors que beaucoup de choses font des choses avec des mots (do things with words, pour reprendre l'heureuse expression de John austin) dans une interaction donnée (Cooren & Matte, 2010; Cooren & Bencherki, 2010), en particulier les diverses règles, normes et réglementation que les gens implicitement ou explicitement invoquent et mobilisent dans leurs conversations et documents. Comme j'essayerai de le montrer, l'avantage d'une conception ventriloque de la communication, c'est que les analystes n'ont alors plus à déterminer un point de départ arbitraire qui définirait une fois pour toutes qui ou ce qui est actif ou qui ou ce qui est passif dans une situation donnée. Comme le souligne Goldblatt (2006), toute forme de ventriloquie est, en effet, marquée par une vacillation ou oscillation, ce qui évitent aux analystes d'avoir à décider qui ou ce que l'on fait (passivement) parler et qui ou ce qui est (activement) en train de s'exprimer. en d'autres termes, si les interactants humains sont ventriloques, c'est à dire, s'ils sont passés maîtres à faire parler des figures normatives qui sont censées dicter comment les choses doivent se passer dans une situation donnée, c'est aussi parce qu'ils se présentent comme étant eux-mêmes attachés à ces figures, un attachement qui les conduit à dire ce qu'ils disent ou faire ce qu'ils font. S'ils ventriloquisent les règles et les normes, c'est aussi parce que ces mêmes êtres humains peuvent être, à bien des égards, considérés comme eux-mêmes ventriloquisés par ces figures qu'ils invoquent. en utilisant des extraits vidéo tirés de diverses études de cas, je montrerai comment les figures normatives peuvent être considérées comme actives et mises en œuvre sans qu'on ait pour autant à quitter la terre ferme des interactions. Pas besoin donc d'établir une dualité du structurel à la Giddens ou d'établir une distinction absolue entre la régulation de contrôle et la régulation autonome, comme le propose Jean-Daniel reynaud. Une approche ventriloque ou constitutive de la communication organisationnelle nous permet de montrer que les règles et normes ont de multiples formes d'action et d'existence, mais que toutes ces formes doivent toujours être communicationnellement incarnées, d'une manière ou d'une autre.
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France
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Contributeur : Compte Laboratoire Geriico <>
Soumis le : mardi 2 juillet 2013 - 14:20:52
Dernière modification le : mardi 2 juillet 2013 - 14:20:52

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François Cooren. Normes organisationnelles et communication: une perspective ventriloque. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. 〈hal-00840401〉

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