L'espace public sous l'emprise des normes technoscientifiques. l'impossible rencontre des mouvements sociaux et des acteurs scientifiques dans les débats publics de la CNDP.

Résumé : Cette communication vise à analyser les rapports que la Commission nationale du débat public (CnDP) (re)construit, via les débats publics qu'elle met en place, entre mouvements sociaux critiques des technosciences et acteurs scientifiques institutionnels. ainsi, au cours de l'histoire récente de ce dispositif participatif, on observe certaines ambiguïtés. D'une part les promoteurs et organisateurs de ce dernier mobilisent discursivement les notions de dialogue et de consensus pour tenter de provoquer la rencontre entre ces deux types d'acteurs et rendre visible une certaine volonté de réforme des institutions politiques traditionnelles. Mais d'autre part on observe un phénomène de radicalisation de ces mêmes acteurs participants. radicalisation premièrement des mouvements sociaux qui tendent soit à critiquer de l'intérieur la CNDP afin de faire valoir des revendications d'ordre structurel (neveu e., 1996), soit à se greffer de l'extérieur au débat tout en freinant son fonctionnement institutionnellement établi. radicalisation deuxièmement des acteurs scientifiques qui tendent à redéfini r c e dispositif , supposé s'articuler selon les normes du dialogisme , en une forme de promotion institutionnelle et en un discours sous-tendu par les idéologies de la vulgarisation et du modèle du déficit (Chavot P., Masseran A., 2010) . et de fait, on observe dans ce sens une opposition entre deux identités historiquement structurées, l'une se revendiquant de la " citoyenneté " et de la " société civile ", et l'autre de la " science ".Ce phénomène de radicalisation des parties n'est pas sans interroger le fonctionnement même du dispositif imposé par ses médiateurs. en effet, ceuxci participent selon leurs propres jeux et logiques à structurer et à cadrer les discours d'une manière singulière. ainsi, nous posons pour principale hypothèse à cette contribution que les dispositifs participatifs mis en place sous l'égide de la CnDP demeurent, dans la pratique, sous l'emprise de normes de science traditionnellement ancrées dans l'histoire même de l' espace public (Miège B., 2010) . et dans ce sens, les phénomènes observables au cours de ces débats publics ne peuvent, au moins pour partie, s'expliquer par la seule observation du dispositif et de ses acteurs, mais nécessitent au contraire une réinscription sur le temps long de l' espace public et de l'institutionnalisation conjointe de ses structures politiques et scientifiques (Pailliart I., 2005).Cette communication s'appuiera, au cours d'une approche socio-historique, à étudier certains discours et théories portant sur les sciences, la politique et l'épistémologie, pour, d'autre part, rendre possible la contextualisation sur le temps long d'une série d'observations réalisées au cours des débats publics mis en place sous l'égide de la CnDP et de ses acteurs sociaux. ainsi, nous considérons ici que le principe de publicité faisait coïncider idéologiquement en une même conception, et au sein d'une classe sociale spécifique se considérant comme réification du peuple, lors de la période des Lumières en europe, une certaine idée de la souveraineté populaire , d'ordre plutôt quantitatif, à une légitimité rationnelle , d'ordre plutôt qualitatif (Habermas J., 1997). et dans ce sens, historiquement, les pratiques liées à la vulgarisation (Jurdant B., 2009) vont jouer un rôle décisif dans les dispositifs culturels et les cercles littéraires à partir desquels va se produire un phénomène de socialisation et de prise de conscience empathique de la classe bourgeoise. Cependant, lors de la période post-révolutionnaire, les académies des sciences européennes vont s'attacher à dissocier les sciences académiques des sciences populaires (Bensaude Vincent B., 2003), notamment en durcissant les critères de scientificité, entraînant alors un changement de régime de science (Callon M. & al., 2001). a cette époque vont également apparaître les premières formulations du scientisme positiviste , notamment avec Saint-Simon et Comte (Mattelart a., 1999). Par la suite, la recherche scientifique se réorganise, au lendemain de la seconde guerre mondiale, en grands ensembles institutionnels, faisant alors des technosciences un point essentiel du développement économique et géopolitique de l'europe en (re)construction et des pays qui la composent (Felt U., 2010). Mais dans le même temps, une critique forte se développe à l'endroit de l'organisation technocratique des société contemporaines et d'une science devenant progressivement premier facteur productif (Marcuse H., 1968 ; Habermas J., 1973), tandis que la montée d'une défiance sociale à l'égard des technosciences émerge progressivement au sein de l' espace public (Pestre D., 2003).or, la normativité implicite des débats publics mis en place sous l'égide de la CnDP impose premièrement une hiérarchisation légitimiste (liot F., 2006) entre les différentes formes de savoirs, deuxièmement distingue les différentes catégories d'acteurs selon un découpage fonctionnaliste et essentialiste du monde social, avec d'un côté des acteurs considérés comme experts et intervenant à partir de la scène, et de l'autre une certaine conception, une construction et une mise en scène de l' opinion publique assemblée en un " public de masse ". Cette distinction s'observe notamment au travers de l'allocation dissymétrique des ressources du dispositif aux différents acteurs sociaux (Bresson Gillet, 2010). ainsi, in fine , l'expression de la diversité des formes de prise de parole et des mondes-vécus se trouve réduite par la reconstruction d'un rapport social mesuré à l'aune des niveaux d'expertise présupposés des acteurs du débat. De plus, certaines caractéristiques viennent limiter et encadrer la portée des résultats potentiels. Premièrement, ces débats présentent un caractère post-actif (les débats publics sont organisés en aval temporellement des principales décisions de politiques scientifiques), deuxièmement un caractère consultatif (les décisions à l'issue des débats restent entre les mains des représentant politiques) (Blatrix et al., 2007), et troisièmement on observe des phénomènes de captation de légitimité des principes dialogiques par les acteurs de la politique représentative (Paillart & al. , 2010 ; Bacqué & al., 2010 ).ainsi, si le développement des dispositifs régulant les rapports science société semble de prime abord aller dans le sens d'un rééquilibrage des processus politiques représentatifs vers des processus participatifs ou délibératifs ; les résultats issus de l'observation semblent nettement divergents. les mouvements sociaux et acteurs scientifiques institutionnels étudiés semblent au contraire indiquer un renforcement des postures initiales, faites de défiance mutuelle, et d'une impossible rencontre des différentes identités sociales. Cela amène cependant à une mise en visibilité, en marge des institutions politiques traditionnelles, de mouvements sociaux divers et pluriels, souvent regroupés sous le vocable " d'écologie politique ". Cet activisme traduit d'un point de vue conceptuel la nécessité de revisiter, à l'instar d'autres études déjà menées en Sciences de l'information et de la communication (Suraud, 2006), la modélisation traditionnelle de l' espace public . ainsi, des espaces publics autonomes (Habermas, 1988), fragmentés, partiels et oppositionnels émergent, souvent de façon localisée temporellement et géographiquement, en marge des faces " prolétariennes " et " bourgeoises " de l' espace public , provoquant une redistribution partielle des rapports de force selon les jeux de représentations liés à une " société de la connaissance ".
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.303, 2013
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Contributeur : Compte Laboratoire Geriico <>
Soumis le : samedi 19 octobre 2013 - 20:07:30
Dernière modification le : mardi 5 septembre 2017 - 14:43:46
Document(s) archivé(s) le : lundi 20 janvier 2014 - 02:25:20

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Cyrille Bodin, Mikael Chambru. L'espace public sous l'emprise des normes technoscientifiques. l'impossible rencontre des mouvements sociaux et des acteurs scientifiques dans les débats publics de la CNDP.. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.303, 2013. 〈hal-00840552〉

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