Faut-il qu'existe une communauté de traducteurs ?

Résumé : La question posée dans la présentation du colloque : "Faut-il favoriser le partage ou dynamiser la diversité?" est probablement, pour ceux qui s'intéressent au rapport entre cultures, l'une des plus difficiles et des plus insistantes qui soient. au-delà des questions de recherche qu'elle implique (notamment sur la nature du partage et le rôle des normes dans ce partage), elle comporte, à travers le "faut-il ?" une dimension éthique qui interpelle directement notre champ de recherche : sommes-nous en mesure d'apporter des éléments de compréhension de la communication interculturelle susceptibles d'aider à y répondre ? En d'autres termes, que signifient pour nous le "consensus" et la norme, comment les articulons-nous aux questions de communication ? Faut-il concevoir la communication comme régie par l'idéal régulateur d'un consensus susceptible de fonder en droit des normes, ou faut-il la concevoir au contraire comme étant régie par un différend, le consensus n'étant qu'un des états possibles de la communication ? et devons-nous alors, nous, chercheurs en SiC, rendre compte des manières de "phraser le différend", comme le dit lyotard, par les modèles de communication auxquels nous nous référons ? traduites dans le champ de l'esthétique, ces questions s'exprimaient, dans les années '80, dans le débat qui opposait lyotard et Habermas et se formulaient alors de la façon suivante : est-ce "en découvrant des façons belles d'harmoniser les intérêts plutôt que des façons sublimes de s'en détacher que l'on sert les fins sociales" ? (Rorty, 1984 : 196) Je m'interroge ici sur ce "il faut" : "il faut" favoriser le partage ; "il faut" dynamiser la diversité : à quoi tient ce "il faut" ? a quelle nécessité politique ? Pourquoi faudrait-il que nos travaux portent plutôt sur l'un que sur l'autre ? il s'agit de tenter d'y voir plus clair dans les conceptions de la communication sous-tendues par ces impératifs, et d'en dégager les enjeux politiques. le cadre dans lequel j'aborde cette question est celui de la "médiaculture", c'est-à-dire ici de la représentation par les mass-médias de la diversité culturelle et de la manière dont ils organisent, ou non, la rencontre entre cultures. Cette question, relative à la capacité du média de masse à nous mettre en relation avec un point de vue " autre ", avec ce que Vattimo appelle une autre " origine du monde " (Vattimo, 1990), s'impose comme une question récurrente dans le contexte de mondialisation culturelle et médiatique qui est le nôtre. elle paraît néanmoins extrêmement difficile à trancher en l'état. On peut trouver par exemple, dans le même ouvrage consacré à la manière dont la télévision rendit compte des attentats du 11 septembre 2001, deux points de vue parfaitement opposés. le premier estime que " la capacité des médias à nous faire entrer en contact véritable avec l'autre - même dans un contexte de guerre et de destruction [le 11sept] s'est révélée être une illusion dangereuse ", et que " l'acceptation d'une humanité commune (...) est systématiquement refusée dans les actualités (...) " (Silverstone, 2006 : 121), tandis que le second considère que " la télévision tend à suspendre le centre du téléspectateur, le lieu domestique de son contexte national, et à reconfigurer de nouveaux modes de proximité ".(Chouliaraki, 2006 : 126). Selon toute vraisemblance, il est malaisé de faire le constat de ce qui a lieu : divergence de points de vue inconciliables et impossibilité de produire une norme universelle partageable, ou au contraire possibilité d'une rencontre sur base de nouvelles normes ? il ne s'agit pas de trancher ici cette dualité ; il s'agit en revanche de considérer qu'il est nécessaire de comprendre ces processus pour être capable de décrire et d'évaluer la capacité des médias de masse à nous mettre en relation les uns avec les autres, et notamment sur base de quelles normes et/ou de quels différends. et je souhaite montrer que pour comprendre ces processus à l'œuvre dans les médias de masse, il faut s'en référer au différend, à une structure de communication fondée sur le malentendu et, enfin, à une certaine conception de la traduction. Pour ce faire, je m'intéresse brièvement à quatre philosophes contemporains (lyotard, nancy, rancière, Derrida) qui tous ont proposé des modèles de la communication. Dans un premier temps il s'agit de mettre en évidence ce qui, dans leurs conceptions, peut être confronté, afin de dégager les traits communs à leurs réflexions. Chez Lyotard par exemple, le rapport entre communautés est marqué par la possibilité du différend, qui se caractérise par l'absence d'une "méta-norme" commune, l'impossibilité de la traduction, l'asymétrie et in fine l'injustice, ce pourquoi il estime capital de le phraser. la communication qu'il met en avant est celle qui est fondée sur le "sens commun" kantien, où "commun" ne signifie pas "identique" mais "communicable en principe". lyotard formalise là une forme de communication "immédiate" qu'il décrira aussi comme "communication sans communication" (lyotard, 1988 : 119) et échappant à la norme, où par exemple les affects transitent par la voix (lyotard, 2000). avec le concept d'"être-avec" et d'être "singulier pluriel" qu'il développe, Jean-luc nancy essaie de penser une forme de partage où ce qui se partage est précisément ce qui nous distingue, le fait que nous nous distinguons tous les uns des autres et ne sommes pas identiques à nous-mêmes. Pour le philosophe, chaque être singulier est, en soi, déterminé par son rapport premier à l'autre, ce qui lui fait écrire que "l'être est communication" (nancy, 1996 : 113), et ce sous la forme d'une "médiation sans médiateur" ou "médiation sans Autre" (Nancy, 1996 : 118, 119). Chez rancière, c'est le dissensus, ou la mésentente, qui garantissent les possibilités d'émancipation, et il reprend à cette occasion le débat avec Habermas. Derrida, enfin, introduit la trahison comme essence de la traduction, et réarticule en une forme inédite le rapport entre identité et différence. On retrouve donc chez tous ces auteurs une conception de la communication structurée par l'écart voire, plus fondamentalement, par l'échec, et ils s'inscrivent dans une déconstruction de la communication du type de celle opérée par Derrida dès 1972. Dans un second temps, je m'interroge sur la nécessité, à laquelle ces philosophes semblent ordonner leur pensée, d'introduire la rupture ou la séparation dans le commun, dans la communication ou la communauté ; sur le fait qu'ils témoignent tous d'un désir de concevoir le savoir, la vérité, le sens etc. non pas "en soi" mais dans un rapport à l'autre : l'autre qui est différent, qui ne dispose pas du même code, qui est toujours singulier : l'autre auquel on s'adresse. ils placent le savoir et la communication dans l'ordre d'une absence de maîtrise et d'un impouvoir. a quoi tient ce "il faut" d'une communication fondée sur l'absence ou la défaillance des normes ? Pourquoi "faut-il" que la communication échappe fondamentalement à la norme ? a quelle autre norme et à quelle forme de pouvoir se rangent-ils par ce geste ? on peut remarquer qu'il s'agit toujours de conceptualiser une relation au pouvoir ou à la domination qui rende compte de la possibilité de les subvertir, de la possibilité qu'ils soient inachevés, en comptant avec la pluralité des langues. Pour ces auteurs, il faut que les modèles de la communication prennent acte de cette pluralité des langues ou des voix, ainsi que de l'échec possible du partage des normes et, partant, de la communication elle-même. et s'il le faut, c'est par souci de réalisme, certes (cette pluralité est un fait), mais aussi parce que cette prise en compte permet de penser le partage en dehors de l'identité achevée des communautés, en dehors de leur essentialisation, de "l'altérisation de l'autre" ou de sa "racialisation" (Hall, 2007 : 46). alors en effet, il faut penser les communautés comme communautés de traducteurs, mais dont la traduction est incertaine parce que relevant d'un idiome nouveau dont l'effet ne peut être anticipé (rancière, 2008 : 29). notre défi consiste maintenant à prendre en compte cette pluralité des voix dans l'analyse.
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France
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Soumis le : mardi 2 juillet 2013 - 17:49:54
Dernière modification le : mardi 2 juillet 2013 - 17:49:54

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Christine Servais. Faut-il qu'existe une communauté de traducteurs ?. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. 〈hal-00840670〉

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