Résister aussi dans le langage

Résumé : L'observation d'une journée annuelle d'échanges d'un secteur associatif régional a révélé comme l'enjeu du langage s'est invité à un débat où praticiens et dirigeants voulaient résister aux effets de la marchandisation d'une activité de services solidaires. il est apparu qu'ils pensaient leurs pratiques et les conditions dans lesquelles ils les menaient en chaussant les mots du discours managérial marchand ! Cette observation invite à résister aussi dans le langage. a l'évidence, les mesures nationales apparemment favorables aux services à la personne, réduisent ceux-ci à une marchandise, à l'opposé des visées de ce réseau associatif prônant humanité, justice et solidarité ! Bref, la marchandisation est réductrice aussi dans ce domaine d'action et elle s'impose d'abord sur le terrain du langage ; elle y est le plus souvent masquée derrière des mots trompeurs ; la logique qui domine depuis des années est celle du management. elle a débordé depuis longtemps du champ de l'entreprise dont elle est issue. elle a envahi nos vies. Cette journée s'est conclue sur des encouragements pour subsister, pour résister et pour exprimer les désaccords avec le management marchand à l'œuvre en posture dominante. Cela invite à s'intéresser aux travaux de Pierre legendre relatifs au management car, dit-il, nous touchons là à la Mondialisation, au gouvernement des entreprises, à la gestion (au sens courant du terme), aux doctrines de l'efficacité, au marché ; et aussi parce que ça se déploie dans tous les domaines de la vie, ça touche à ce que nous appelons, nous autres occidentaux, civilisation, culture, société "[1]. les ailes de notre pensée C'est apparu nettement ce jour-là : même cela, dire avec justesse les désaccords avec le management, ne va pas de soi ! Surtout pas quand on a pris l'habitude de nommer nos affaires avec les mots du management. Celui-ci prétend qu'il n'y a qu'une seule façon de traiter l'économie politique, qu'on nommera plutôt économie (sur le mode du singulier générique unique) mais surtout pas économie humaine[2]. Ces deux mots expriment " l'adhésion à une finalité et à une méthode ". Et que " la seule finalité légitime de l'économie est le bien-être des hommes, à commencer par les plus démunis ". Ces mots disent qu'une autre direction économique et politique est possible. C'est affaire de choix ! rien ne va de soi, pour s'opposer au management, quand on tente de le faire avec les mots mêmes de celuici ! toute tentative est prise de risques, car ce discours a envahi nos rangs, après avoir envahi ceux de l'entreprise puis ceux du service public et de l'économie politique. Ce jour-là, dans cet univers associatif, cette invasion de tous les instants était présente sans excès apparent, mais sans envol en dehors de ces mots, c'est-à-dire hors du langage réducteur de ce courant de pensée dominant. il réduit tout au prisme du marchand, du marché, tendant vers une société de marché en s'appuyant sur une économie de marché dont la logique spéculative a pourtant récemment produit les dommages mondialisés que l'on sait. Ce courant de pensée dominant n'a que faire de ce qui se situe hors champ du résultat, de l'efficacité, des objectifs et de leurs chiffres. Il prétend même disqualifier ceux qui tentent de dire principes, finalité, cohérence en humanisme, en n'empruntant pas son langage managérial. entendons-nous bien, ce type d'emprunt nous coûte très cher : il coupe les ailes de notre pensée[3], laquelle ne peut s'envoler en création, condamnée à réfléchir au miroir déformant du management, de ses concepts, de son langage euphémisant, et de ses éclairages théoriques qui réduisent l'humain en objet. le sujet est dépersonnalisé. le citoyen désinstitué. le travailleur géré comme " ressource humaine ". et tout cela se pratique en douceur[4], avec le sourire, depuis les lieux de formation initiale et/ou continue[5] et jusque dans nos propres rangs... et, souvent, avec notre consentement, pire : notre contribution coopérative et positive ! eléments de langage Mais concrètement, entend-on questionner avec impatience. De quoi s'agit-il concrètement ? les travaux de luc Boltanski et eve Chiapello ont montré, par l'étude d'ouvrages de management des années 60 puis des années 90, quel " projet " a remplacé " hiérarchie " en tête des mots les plus cités. la hiérarchie étant demeurée en place, cela signifie que ce signifian t es t caché . La hiérarchie a quitté le champ de la réalité en n'étant plus nommée[6]. Une novlangue a émergé, où le mot projet est " au top ", et qui en contient de multiples autres ; elle cache, elle fait écran, elle embrouille. et quand nous sommes traversés par ce langage, quand nous tentons de penser notre nécessaire résistance avec ces mots téléphonés par le discours dominant (même et surtout si c'est " à l'insu de notre plein gré "), nous coupons les ailes de notre pensée ! avec la reprise à notre compte du langage du discours social obligé, nous nous rendons impuissants à penser pleinement en cohérence avec les principes, les valeurs, la finalité auxquels nous adhérons. Le jeu que réalise Franck lepage[7] avec les mots du management prolonge par le rire les travaux de Boltanski et Chapiello. il illustre par le jeu comme le management nous parle (comme on nous parle). tous les objectifs, les résultats, les outils, les solutions, les protocoles (dans le sens de méthode par étapes), les évaluations (avec bien plus de chiffres que de sens) sont lézardés par le rire. Et le management se montre comme théorie de l'exploitation dissimulée. tout un ensemble d'autres mots qui étaient quasi-disparus sortent de l'ombre et nous invitent à résister, à penser contre, à penser. en écho nous parvient, moins drôle, l'impact de la question humaine[8] la tendance à l'euphémisation croissante et tous azimuts, que le langage du management (et de l'époque) développe, est de sinistre mémoire ! Ce film met en évidence le lien (qui semble a priori saugrenu) entre l'euphémisation managériale contemporaine et celle du régime nazi. La manipulation mensongère du langage porte atteinte à la liberté, à l'esprit, à la responsabilité ; elle porte atteinte au langage, constitutif de ce qui fait l'homme (" l'animal parlant ", " le parlêtre ",...) donc à l'humanité de l'homme !
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France
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Contributeur : Compte Laboratoire Geriico <>
Soumis le : mardi 2 juillet 2013 - 18:32:55
Dernière modification le : mardi 2 juillet 2013 - 18:32:55

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Dominique Cresson. Résister aussi dans le langage. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. 〈hal-00840693〉

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