Nouveaux médias en Russie postsoviétique : nouvelles formes de l'espace public ?

Résumé : Notre communication s'intéresse à l'ancrage social des dispositifs numériques de communication dans la société russe postsoviétique et au rôle de ces dispositifs dans l'émergence des débats publics. Actuellement en Russie nous observons un paradoxe remarquable : malgré l'offre médiatique et culturelle importante, il existe une forte emprise de l'espace médiatique et l'espace public politique. Les médias de masse (et surtout les chaines télévisées) qui constituent la partie dominante de l'espace public russe, sont soumis au système de censure complexe et sont de plus en plus mobilisés comme outils de la communication public et politique, voire de la propagande. Nous pouvons citer plusieurs moyens de contrôle direct et indirect des médias de masse, comme, par exemple, le rachat direct des médias par les structures d'Etat ou les sociétés affilées avec l'Etat ; la poursuite juridique des médias, des rédacteurs et des journalistes ; la pression financières de la part des services fiscaux et policiers etc. Le pouvoir d'Etat s'immisce à nouveau dans le domaine médiatique en tant qu'acteur et régulateur principal. Par ailleurs, l'état n'est pas le seul acteur à l'initiative des débats. Depuis quelques années, en Russie il y a un fort " ancrage social " des dispositifs sociotechniques de communication, ce qui peut caractériser la version russe de l'utilisation des nouvelles technologies. 46 millions de Russes utilisent internet au début de l'année 2011. D'après les statistiques du moteur de recherche russe Yandex, 85% des utilisateurs d'internet russe sont enregistrées dans un réseau social, 34% possèdent leurs propres blogs. De notre point de vue, le succès relatif de ces dispositifs numériques peut être expliqué par la transformation des pratiques au sein de l'espace public russe. Dans les conditions où l'accès à l'espace public est refusé à certains acteurs sociaux, ces derniers cherchent à utiliser ces dispositifs numériques " alternatifs ", non-conventionnels par rapport aux médias dominants pour se rendre visibles, activer l'espace public ou créer des formes nouvelles de cet espace et influencer les décisions du pouvoir. En Russie, depuis quelques années, nous observons plusieurs cas où les sujets et les événements qui auparavant étaient quasiment absents dans le discours des médias " dominants ", deviennent visibles et discutables dans la société après leur passage par les " nouveaux médias ". Il s'agit des événements liés au sujet de la corruption et l'abus de pouvoir dans la police russe (le cas du major Dymovski, l'affaire du " bouclier humain ", le mouvement des " sceaux bleus "), l'inégalité sociale (l'accident de la route du vice-président de la compagnie pétrolière " Lukoil "), et l'écologie (la lutte pour la protection de la forêt de Khimki). Lorsque les médias dominants sont mobilisés par l'Etat pour échapper à la problématique de légitimité, simuler les débats et la participation, gérer les tensions sur certains thèmes, ces " nouveaux médias " structurent les discussions non-formelles et créent " l'espace sociétal " russe de plus en plus présent.Notre communication montre comment certaines thématiques et des questions sociétales les plus importantes issues de ces échanges langagiers informels arrivent à alimenter les débats publics et, en partie, influencer les médias dominants ainsi que les décisions administratives et politiques. Les espaces d'information et de débats qui s'organisent par le biais des dispositifs sociotechniques pour préserver la diversité des points de vue et contester le pouvoir inaperçu de la normalisation, l'uniformisation, ainsi que l'injection des débats par les médias dominats deviennent la grille d'analyse de la situation en Russie. Notre communication montre les stratégies des différents acteurs (pouvoirs, associations, mouvements sociaux) par rapport aux réseaux numériques, le rapport des forces entre eux et l'apparition de nouveaux entrants. Nous interrogeons les enjeux et les stratégies des différents acteurs sociaux par rapport aux dispositifs numériques de communication ainsi que les rapports de force de ces acteurs. D'après notre hypothèse, le développement des réseaux et des dispositifs numériques en Russie s'inscrit dans logique de l'existence dans ce pays de la production culturelle et médiatique parallèle par rapport à celle conventionnelle qui existe depuis longtemps. Ces dispositifs sont utilisés en Russie moderne pour la fabrication de l'opinion indépendante qui se présente comme option à la médiatisation classique. Nous partons de l'idée que l'apparition des " nouvelles " questions sociétales dans les débats publics s'explique par la multiplication et l'accroissement des stratégies des acteurs politiques et sociétaux. Les dispositifs socio-numériques ne font pas surgir de nouveaux acteurs sociaux. Ce sont des " anciens " acteurs (mouvements sociaux, parties politiques non-institutionnalisées, des acteurs médiatiques) qui cherchent à étendre leur marge de manœuvre, se mettre en débats, se rendre visibles.Afin de conduire cette recherche nous avons choisi d'articuler trois méthodes différents mais complémentaires. Tout d'abord, nous analysons les discours publics des dirigeants russes Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev ; ceci dans le but de comprendre le modèle propagandiste de la communication politique et les valeurs symboliques de la société russe dans la période étudiée. A l'aide de ces textes pris sur les sites officiels du premier ministre et du président russes, nous démontrons que leurs discours paternalistes contribuent à la monopolisation de la sphère publique. Dans un second temps, nous nous entretenons avec des bloggeurs de la plateforme Livejournal dont le choix s'explique par le nombre important de blogs qu'elle héberge (13 millions d'utilisateurs en novembre 2011 selon l'étude TNS), qui traitent notamment des sujets politiques ou sociétaux.Nous privilégions les bloggeurs avec une audience importante, réunissant un nombre de commentaires et de discussions considérable. Ces entretiens nous permettent de déterminer les catégories socioprofessionnelles représentées par ces bloggeurs. Enfin, nous analysons le contenu des entrées des blogs et des discussions qui les suivent. Cette étude nous montre l'émergence des discussions autour des sujets absents dans les medias dominants (écologie, corruption, critiques du pouvoir) ainsi que l'apparition de l'espace public autonome qui résulte d'une publicisation des opinions privés sous la protection de ces dispositifs numériques. L'étude du processus de pénétration de ces discours dans la sphère publique met en lumière le reversement des rapports des forces politiques.
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.275, 2013
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Soumis le : lundi 22 juillet 2013 - 16:16:24
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Alexander Kondratov. Nouveaux médias en Russie postsoviétique : nouvelles formes de l'espace public ?. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.275, 2013. 〈hal-00823884v2〉

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