Les normes implicites du " tri sélectif " sur Facebook : Entre innovation et reproduction sociale

Résumé : A la suite d'un questionnement précédent sur les pratiques des réseaux sociaux, une problématique s'est dessinée : l'exposition massive de la vie privée des jeunes sur le Web, sécrète-t-elle de nouvelles identités et normes de jugement ? Cette recherche sera développée à partir de plusieurs enquêtes réalisées sur les usages des réseaux sociaux par des jeunes de 17 à 22 ans depuis 2007. en particulier nous avons centré notre analyse sur la façon dont les photos de garçons et de filles étaient jugées par leurs pairs, des deux sexes. le traitement de l'information sur autrui en contexte socialisé est un de nos thèmes principaux de recherche. il était particulièrement intéressant d'envisager ce processus dans un contexte médiatisé par le réseau Facebook. Ceci dans le but d'appréhender les particularités de l'effet contextuel des réseaux dans les logiques de régulations sous-jacentes, mais aussi parce qu'il semble que les dispositifs techniques soient eux-mêmes des accélérateurs implicites rendant saillants les processus sociocognitifs en œuvre. notre démarche fut construite de façon empirique, à partir d'enquêtes de terrain qui, chaque année depuis 4 ans, ont été complétées ; les 2 premières années grâce à un questionnaire sphinx on line puis, ensuite, grâce à des questionnaires en vis-à-vis et des entretiens individuels et de groupes Parmi les résultats les plus éloquents, obtenus dès 2009, on constatait notamment que : - toutes les appréciations étaient beaucoup plus pénalisantes pour les filles : " mauvaise réputation " " risque de ne pas se faire embaucher plus tard " " il ne faut pas que les parents voient cela "... a l'inverse les garçons recueillaient davantage de sympathie. - les photos dites " exposées sur Facebook " étaient jugées différemment de celles dites " diffusées sur papier ". le jugement était en général plus sévère, surtout pour les filles, le facteur " réputation " et " risque pour l'avenir " étant tout naturellement exacerbé. - Si les filles étaient moins bien jugées, elles étaient aussi les plus rigoristes. Les filles étaient elles-mêmes les plus sévères envers les autres filles. Le tri sélectif sur 3 critères essentiels : - le fait ou pas d'être déjà connu dans la vie - le nombre d'amis commun - la photo les processus de cooptation d'amis sont eux aussi simplifiés et radicalisés, renforçant ainsi les logiques et les normes sociales : " on a très peu d'informations sur la personne, si on ne la connait pas déjà, les seuls infos sont la photo et le nombre d'amis en commun ". De ce fait, le critère " amis en commun " est prépondérant puisqu'il est mis en avant par l'architecture du site lui-même : tout incite à s'intéresser à ce facteur et à le rendre déterminant... nous constatons que si les critères ou " normes " de sélection sont très proches de celles qui régissent les situations de vis-à-vis, la cooptation est accélérée et le traitement des informations sur autrui, autour de quelques critères d'appartenance seulement, risque de favoriser l'émergence de groupes radicaux, de diminuer le brassage social et la diversité. Ceci semble à mettre en parallèle avec les observations de P. lardellier, dans le cadre de ses études sur les rencontres amoureuses sur le net " les sites de rencontres exacerbent les logiques sociales... ". Dans ce processus de sélection sociale médiatisé par le réseau, des normes de jugements se schématiseraient autour de quelques valeurs " socialement désirables " dans la constitution des groupes opérant ainsi un véritable " tri sélectif ". Des remarques recueillies au cours des entretiens semblent le confirmer : " Je ne peux pas forcément me permettre d'accepter des filles moches dans mes amis... " " Je ne peux prendre des types louches, genre racaille, même si je les connais et que je sais qu'ils sont cleans " " oui je pense que les opinions politiques ou religieuses, ça peut jouer plus que dans la vie, qu'après ça reste... " Construction identitaire paramétrée Pour construire son identité le jeune s'expose sur Facebook, il expose les représentations qu'il a de lui-même, qui peuvent parfois être multiples. Communiquer sur Facebook demande un effort pour se fabriquer une image satisfaisante, un autre soi, alimenter son profil régulièrement, améliorer ou modifier son mur. Il y a une intention de paraître sur un mode secondaire ou " artificiel ". Mais on ne part pas d'un personnage virtuel totalement inventé comme dans certains jeux vidéo. il s'agit plutôt " d'améliorer " le réel en tolérant quelques écarts (photos retouchées surtout pour les filles). Ce qui constitue la trame relationnelle est lié au cadre numérique du site. la relation est rythmée par la forme de la page, les caractères des polices, l'emplacement et la taille des images, photos, vidéos, publications... l'identité est traduite par l'interface qui lisse et normalise des images qui tendent toutes à se ressembler au moins au regard de leur mise en forme. Par ailleurs les options du site permettent de sélectionner les " candidats amis " en fonction de critères de similitude qui déterminent l'assemblage de profils " proches " en termes d'âges, de goûts, d'opinions... allant dans le sens du vieux dicton " qui se ressemble s'assemble ". Discussion : tout en relativisant les résultats de notre étude à la population de référence, nous avons pu constater, dans ce cadre strict, que : - Sur le réseau Facebook, les logiques relationnelles et identitaires seraient exacerbées et modifiées tout à la fois. Il y a aurait simultanément reproduction et création de normes. - nous observons aussi une prégnance de la forme au détriment du fond dans le jugement d'autrui, dans les modes de cooptation d'amis et dans la constitution de ces groupes virtuels. Seuls les indices " faciles à traiter " sont pris en compte : d'une part à cause des limites cognitives des sujets qui doivent simplifier leurs approches relationnelles et d'autre part à cause de la structure du site qui incite à privilégier certains comportements plutôt que d'autres, agissant ainsi comme de véritables prescriptions normatives. - nous ne pourrons envisager les normes de jugement dans les processus de cooptation, sans comprendre qu'au-delà du processus de construction de l'image et de l'identité qui en découle, il y a une sorte d'attribution d'estime de soi. "Mon profil est souvent visité, j'ai beaucoup d'amis, j'ai beaucoup de messages... Je suis quelqu'un d' "aimé", quelqu'un de " bien". le fameux " j'aime de Facebook " permet de mesurer l'attractivité des images que l'on affiche comme prolongation de sa propre image. il s'agit à la fois d'une reconnaissance et d'une désignation que les individus endossent " naturellement " en acceptant de se conformer aux jeux de régulations sous-jacentes (techniques et cognitives).
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France
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Contributeur : Compte Laboratoire Geriico <>
Soumis le : mardi 2 juillet 2013 - 16:02:11
Dernière modification le : samedi 24 mars 2018 - 01:51:48

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Citation

Marie-Agnes De Gail. Les normes implicites du " tri sélectif " sur Facebook : Entre innovation et reproduction sociale. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. 〈hal-00840534〉

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