Pluralité des normes communicationnelles et langagières au sein d'un espace d'interaction entre acteurs sociaux

Résumé : " Un changement idéologique accompagne les transformations actuelles des prises de décision dans les démocraties contemporaines. Il passe par la valorisation constante et systématique de certains thèmes : discussion, débat, concertation, consultation, participation, gouvernance ", souligne Loïc Blondiaux (Blondiaux, 2002, p. 81) décrivant ce qu'il nomme " l'émergence d'une norme délibérative ". Or, ces thèmes, qui se sont imposés comme nouvelles normes du discours politique, ont également fait leur apparition dans le champ de la communication organisationnelle. Nous avons fait le choix de nous intéresser ici aux normes communicationnelles et langagières intervenant dans les modalités de l'échange entre deux catégories d'acteurs sociaux, économiques et associatifs. Partant de la perspective habermassienne de l' " éthique de la discussion " (Habermas, 1999), nous interrogerons les modes d'interaction langagière entre acteurs, et plus précisément leur capacité dialogique. Quels sont les fondements de l'échange ? Comment se règlent les tensions entre convergence et divergence ? Quelles sont les modalités du dialogue, de la concertation entre les protagonistes ? Peut-on réellement parler de praxis dialogique, autrement dit les conditions d'une " discussion " authentique, supposant la construction d'un intérêt commun, sont-elles remplies, ou bien sommes-nous dans une simple " négociation ", se contentant de l'obtention d'un compromis, d'une compatibilité entre intérêts particuliers et divergents, et qui ne saurait désamorcer les rapports de force entre les acteurs, selon les catégories habermassiennes ? De plus, peut-on dégager un cadre normatif, des procédures cadrant les échanges ? Ces normes ont-elles une dimension axiologique ? Précisons que, sur cette question des normes, l'apport des travaux concernant l'analyse des modèles de démocratie participative nous est également très utile : nous nous inspirons des recherches menées à la fois en sociologie de l'innovation - à l'image des travaux de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe - ; en sociologie des controverses, telle que pratiquée par Francis Chateauraynaud ; en SIC, avec notamment Laurence Monnoyer-Smith ; et en sciences politiques, avec Loïc Blondiaux en particulier, sur les processus participatifs, les mécanismes de négociation entre acteurs sociaux et les difficultés qu'ils posent - maintien des incertitudes, jeux de domination en cas d'inégalité entre les participants -, les conditions d'émergence et de fonctionnement des modèles de démocratie participative.Notre terrain d'étude repose sur l'analyse de la relation entre l'entreprise Aéroports de Paris (ADP) et les associations de riverains de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle - relation dont on peut noter d'emblée qu'elle procède d'une contrainte très forte. En effet, si " concertation " et " partenariat " sont devenus des leitmotiv dans les supports de communication d'ADP, l'enjeu consiste à éviter un blocage de l'activité aéroportuaire. C'est pourquoi, sous la pression de la contestation des populations riveraines pouvant conduire au conflit et donc à la crise, et selon une stratégie, précisément, d'évitement du conflit, le gestionnaire aéroportuaire a fait le choix de l'institutionnalisation du dialogue. Il s'agit, par cette " cristallisation des pratiques dans des dispositifs " (Davallon, 2004, p. 51), de fixer un cadre à la concertation, à des fins de " lissage " des différends. Pour ce qui est de la méthodologie suivie, cette étude repose sur l'analyse de discours d'un corpus constitué à la fois de textes produits par les organisations étudiées et d'entretiens réalisés avec les principaux protagonistes des échanges. L'ensemble de ce corpus, écrit et oral, s'étend sur la période allant de 2000 à 2005.Notre première partie sera consacrée à la question des normes communicationnelles au sein d'un dispositif de concertation officiel entre Aéroports de Paris et les populations riveraines : les Commissions Consultatives de l'Environnement (CCE), qui regroupent l'ensemble des acteurs concernés par les nuisances sonores aéroportuaires. Nous touchons ici à l'importance de l'établissement de procédures, autrement dit de normes dans les instances délibératives, telle qu'elle a été mise en lumière par les sociologues de l'innovation à propos du fonctionnement des modèles de démocratie participative et notamment des " forums hybrides ", dispositifs qui font se rencontrer dans une même structure de consultation ou de délibération des acteurs répondant à des logiques d'intérêt différentes. En effet, le dialogue ne s'instaure pas naturellement entre les acteurs ; tout débat étant traversé par des asymétries, il faut des procédures pour organiser les échanges, en fixer les contours et les thèmes. Les protagonistes du débat doivent donc définir eux-mêmes ce cadre d'interaction, " espace normativement orienté des procédures dialogiques " (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001, p. 218). Or, dépourvues de normes clairement définies, les Commissions Consultatives de l'Environnement apparaissent avant tout comme " une instance de délibération qui contribue à une mise en scène officielle des rapports de force entre les acteurs " (Leroux, 2003, p. 140). Ces Commissions semblent contribuer à un lissage des discours : on observe que les associations de riverains y adoptent généralement des discours moins polémiques, plus mesurés que sur leurs sites Internet. Il existe ainsi un décalage entre leurs prises de position dans le cadre institutionnel des Commissions - où elles savent que se jouent leur image et leur légitimité - et dans leurs propres productions discursives - où leurs propos répondent davantage à des logiques d'ethos. On voit ainsi que la forme délibérative institutionnelle tend à favoriser l'acceptation sociale des décisions. En mettant les associations en position de participer à l'élaboration des choix publics, elle les détourne de leur vocation contestataire initiale.Notre deuxième partie se penchera ensuite sur la prégnance des normes langagières, telles qu'elles se manifestent à travers l'étude de la problématique des nuisances sonores. En effet, la construction d'une relation de confiance réciproque suppose la construction d'un langage commun ; " la maïeutique collective d'une concertation commence par la mise en commun confucéenne du sens des mots et des textes " (Zémor, 2003, p. 92). Or, si ADP parle de " bruit " - objectif, mesurable : il existe un " indicateur global de bruit " -, les riverains parlent de " gêne " - subjective, non mesurable : il n'existe pas d'indicateur de gêne sonore. La qualification de l'objet de la concertation revêt par conséquent une importance toute particulière et constitue un véritable enjeu pour les acteurs. Les comptesrendus des CCE témoignent ainsi de cette opposition entre deux types de langages, porteurs chacun de représentations différentes : " le langage technico-scientifique " des acteurs du pôle aérien, basé sur des indicateurs quantitatifs comme l'indicateur de bruit annuel, coexiste avec celui " du dommage ", c'est-à-dire de la gêne réellement subie, utilisé par les représentants des riverains ainsi que par les élus. Entre les deux se trouve " le discours toujours insatisfaisant de l'objectivation normative nécessaire " (Leroux, 2003, p.140).
Type de document :
Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.81, 2013
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Amaia Errecart. Pluralité des normes communicationnelles et langagières au sein d'un espace d'interaction entre acteurs sociaux. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.81, 2013. 〈hal-00825889v2〉

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