Les arènes du débat public. comprendre les logiques de mobilisation des différentes arènes de discussion par les acteurs d'un débat public.

Résumé : Le concept habermassien d'espace public (1962/1988)- que l'on peut rapidement caractériser comme un lieu où les individus discutent de problèmes publics en faisant usage de leur raison afin de faire émerger des principes axiologiques susceptibles d'universalisation - a, on le sait, suscité une très abondante littérature au sein de la communauté scientifique. Sa dimension heuristique se mesure à l'aune des très nombreuses recherches qu'il a suscitées et des critiques dont il a été l'objet (Calhoun, 1992). Ainsi des critiques historiques, mettent en avant le rôle des joué par des publics hétérogènes, et notamment les masses populaires, dans sa constitution (Chartier, 1990 ; Favre 1992) et d'autres, socio-politiques, interrogent sa dimension inclusive (Paillard, 1995 ; Mansbridge, 1999 ; Miège, 1995 ; Bastien et Neveu, 1999 ; Dahlberg, 2001 ; Negt, 1972/2007) au point de conduire les chercheurs à en relativiser les effets ou à en limiter la pertinence. Pour ces auteurs en effet, l'espace public n'est plus unifié - l'a-t-il jamais été ?-, mais il se diversifie, se différencie et se fragmente.Habermas lui-même revient sur ses premiers travaux et analyse les effets structurants de la médiatisation de l'espace public moderne sur l'émergence de structures normatives au sein de conglomérats d'espaces isolés, dans lesquels sont retirés des publics dispersés par l'explosion des formes techniques de la médiation publique (Habermas, 2006). Radio, télévision, presse puis Internet favorisent en effet la naissance d'une " mosaïque " d'espace thématisés et de mini-publics qui peinent d'autant plus à se rencontrer que, selon Sunstein (2002), l'internet favorise davantage la polarisation des audiences que leur délibération. Le développement des usages individuels d'internet, que l'on peut analyser dans le cadre du paradigme de la réflexivité (Beck, 2001 ; Lash, 1994) semblent renforcer cette tendance, même si elle se traduit par une forte production de contenus à caractère réseautique et agrégatif (Jenkins, 2006).Est-ce à dire que toute forme d'espace public ouvert, susceptible de relayer les préférences normatives des sociétés a irrémédiablement disparu ? Ou doit-on affiner l'analyse pour étudier les modalités de circulation des énoncés entre ces espaces pour comprendre les logiques de percolation des problèmes publics ? Telle est la problématique de notre travail.Nous nous sommes penchés sur les débats publics organisés en France par la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) afin d'analyser l'émergence de dynamiques dialogiques qui facilitent la circulation des énoncés entre plusieurs arènes (réunions publiques de discussion organisés et spontanés, espaces d'échanges en ligne sur le site de la CPDP[2], sites associatifs). Cette circulation est considérée comme un facteur clé pour l'émergence des problèmes publics (Dobry, 1992 ; Dodier, 1999)." Scène d'apparition " des problèmes publics (Quéré, 1992), les forums hybrides constitués par les CPDP, doivent ainsi s'articuler avec les différentes " scènes d'exposition " (en ligne et hors ligne) investies par les acteurs du débat qui les utilisent stratégiquement pour faire valoir leurs points de vue, en fonction des règles spécifiques à chaque arène dans lesquelles ils interviennent.Comment les acteurs s'approprient-ils ces espaces ? Selon nous, leur appropriation mobilise différents registres : stratégiques (stratégie de visibilité, de coopération, de ruptures de domination), et de compétence, lié à leurs habitus de communication (ressources cognitives de l'acteur, capital culturel et technique)(Monnoyer-Smith, Wojcik, 2010). Trouver un équilibre entre ces deux registres devient une condition de la circulation des informations et de la visibilité de l'argumentation des acteurs au sein du débat.Nous faisons ici l'hypothèse d'une tentative d'optimisation des espaces par les acteurs, qui doivent intégrer les contraintes de chaque type d'arène dans le déploiement de leur communication. Une expression inappropriée à un espace donné peut contribuer à mettre en difficulté un acteur et affaiblir son discours. En nous appuyant sur une étude de cas nous montrerons que l'investissement de chaque acteur dans les différentes scènes de débat est différencié : si personne n'est totalement absent que ce soit en ligne ou en salle, un certain nombre de facteurs, qu'il conviendra d'explorer, expliquent les préférences de chacun.Cette démonstration sera illustrée par l'analyse du débat public organisé par la CNDP à Ivry sur Seine du 4 septembre au 28 décembre 2009 à propos de la rénovation d'un incinérateur de déchets. Le dispositif proposé comprenait une série de réunions publiques et un site web offrant des fonctionnalités participatives. Cette étude a été réalisée dans le cadre d'un contrat CDE (Concertation, Décision et Environnement) par notre équipe pluridisciplinaire, mobilisant différentes approches (communicationnelle, sémiotique, socio-politique). Dans ce débat, le maître d'ouvrage s'est essentiellement concentré sur les réunions publiques et a limité sa présence en ligne au système de questions/réponses. Les associatifs également présents lors des réunions ont su mettre à profit les spécificités techniques offertes par le blog du débat pour faire valoir leurs positions.Nous montrerons que l'investissement dans les différents espaces de discussion repose sur des logiques qui relèvent à la fois de la maîtrise des dispositifs techniques et des stratégies communicationnelles des acteurs. L'analyse de ce type de dispositif met en évidence que l'espace public du débat ne doit donc pas être abordé en termes d'espaces séparés mais plutôt comme une variété d'espaces nécessaires aux acteurs qui évoluent dans un monde complexe. Cette communication sera l'occasion d'ouvrir une discussion avec la communauté de chercheurs présents sur la prise en compte des aptitudes contrastées des acteurs dans l'analyse de la logique d'appropriation des différents espaces de débat par les participants et sur les phénomènes de domination que la mise en place de certains dispositifs participatifs contribuent ainsi à structurer.
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Communication dans un congrès
Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.281, 2013
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Soumis le : lundi 22 juillet 2013 - 16:17:08
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Clément Mabi, Laurence Monnoyer-Smith. Les arènes du débat public. comprendre les logiques de mobilisation des différentes arènes de discussion par les acteurs d'un débat public.. Communiquer dans un monde de normes. L'information et la communication dans les enjeux contemporains de la " mondialisation "., Mar 2012, France. pp.281, 2013. 〈hal-00826084v2〉

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